Aller au contenu

thérèse claus philipp maria – scène de genre

martine wijckaert

du 19 au 23 et du 25 au 29 mars à 20h00

23
24
création théâtre

Thérèse Claus Philipp Maria s’annonce en tant que scène de genre.
Selon une parfaite unité de temps, celui nécessaire à l’éclusage d’une bouteille de liqueur, le spectacle offre la rencontre improbable entre Thérèse d’Avila, grande mystique et réformatrice de l’ordre des Carmélites déchaussées et Claus von Stauffenberg, officier de la Wehrmacht et initiateur autant qu’auteur de l’attentat contre Hitler du 21 juillet 1944, figures ectoplasmiques surgies de leurs couloirs temporels respectifs que quatre siècles séparent et télescopées l’une contre l’autre dans un lieu voué à la représentation de cela, une cage de scène vide.

Parés de leur vêture du dernier soir, les personnages recomposent ensemble, au fil de la consommation d’une bouteille de liqueur bue jusqu’à son terme, une autre histoire et opèrent un consensus philosophique où se prophétise, d’une manière tout à fait désenchantée cependant que pertinente, notre propre époque, laboratoire décomplexé de cynisme aveugle au sein duquel danseront et chanteront in fine les enfants, les descendants, soit le chœur des modernes angelots du purin, toutes et tous chaussé·es de Nike et culotté·es de langes.

note d'intention

Les choses se passent toujours sans intention de les avancer… Elles adviennent à l’impromptu et se révèlent à nous une fois déployées.
Pour concevoir, toujours poser la pyramide sur sa pointe et ensuite, élargir le débat…

Pour concevoir, être à l’écoute des événements les plus quotidiens et, ainsi donc…

… Au terme des répétitions des Fortunes de la viande, lors de la séance de remarques post générale, je savais déjà que j’allais poursuivre avec un texte que j’avais écrit pour Alexandre Trocki, Véronique Dumont et Héloïse Jadoul, Forêts paisibles, vaudeville mythologique. Devant la petite déception interdite de Marie Bos et de Claude Schmitz, j’ai spontanément proposé, sans même y avoir réfléchi, de leur écrire un autre texte et, les regardant, j’ai dit, toujours sans réfléchir, que j’écrirais bien un débat entre Thérèse d’Avila et Claus von Stauffenberg. Sur le moment, je me suis demandé à l’intérieur de moi ce que cela pouvait bien signifier, comment j’allais m’y prendre, tout en flairant qu’il y avait sans doute quelque chose là-dedans. Et j’ai écrit Thérèse Claus Philipp Maria durant l’été qui a suivi ma promesse à Claude et Marie.

Ainsi donc, les choses se sont passées à mon insu ; je n’ai été guidée que par un maillage d’acteurs et d’actrices qui me nourrissaient.
Et ici, c’est bien cette force majeure qui a été en action : écrire pour ces acteur·ices-là, en l’occurrence une actrice et un acteur dont les figures énigmatiques produites par eux dans Les fortunes de la viande allaient m’inspirer vers un autre tête à tête dont le sens-même m’échappait mais dont les prémices formelles s’étaient imposées à moi d’entrée de jeu : un Christ XVIème espagnol, grandeur nature et en posture de crucifié, imparfaitement cloué sur le mur lointain d’une cage de scène à l’état brut a été mon déclencheur ; ce n’est pas une décoration, c’est quelque chose qui est là. Et qui est là n’importe comment puisqu’il n’est plus retenu au mur que par le clou fiché dans la main droite. Donc, me suis-je dit, Jésus est (déjà) tombé une première fois…
Ce fut la base sommaire d’une structure narrative quasi simpliste : il retombera une deuxième et une troisième fois, et il n’y aura pas de quatrième fois.

Quant à l’évidence instantanée de faire se confronter à la scène Thérèse d’Avila et Claus von Stauffenberg, elle me reste inexplicable, voire totalement irrationnelle, cependant qu’imprégnée de théâtralité. Tels quels, dans les standards vestimentaires de l’habit de Carmélite déchaussée et de la tenue d’officier supérieur de la Wehrmacht, portés ici stricto sensu, Thérèse et Claus sont en soi choc du réel confinant à l’archétype. Ils sont figures hautement théâtrales, surgies hors de leurs espace/temps respectifs et télescopées l’une contre l’autre dans un lieu qui n’est voué qu’à la représentation de cela, mais où traînent néanmoins des parcelles de mystique laissant entrevoir que nous sommes vraisemblablement dans les lambeaux de ce que fut le territoire de Thérèse.

Du reste, Thérèse y précède de peu Claus : il y a deux chaises et il y a deux verres à pied, il y a aussi un deuxième clou, libre, jouxtant celui où pend déjà la cape de carmélite de Thérèse. Claus peut donc paraître.
Il n’arrive pas les mains vides, il a emporté une bouteille de liqueur rouge. La situation entière et son développement tient dans cet arbitraire élémentaire : nous assisterons à un tête à tête confessionnel fortement alcoolisé et dont la durée sera celle qui est nécessaire pour vider la bouteille.

À la confession coupable que jette d’emblée Claus aux pieds de Thérèse va répondre l’attente exaltée autant que frustrée de Thérèse. Grâce à l’alcool libérateur, ces deux martyrs de leur foi conjoignent les postures extrêmes qui en découlent jusqu’à s’offrir une joute sanglante flirtant avec un romantisme débridé et sans fard allant jusqu’à l’angélisme du néant.

Réunis donc au carrefour de la scène, Thérèse et Claus n’en conservent pas moins une certaine vérité historique, dans laquelle il m’a fallu puiser afin de pouvoir en abuser pour qu’en émerge l’iconoclastie de la fiction, la liqueur forte (unique tache rouge dans un univers plutôt saturé au blanc) y contribuant très largement.

L’intégrisme de Thérèse, conduit par les formes les plus extrêmes du silence et de la solitude, l’aventure tant physique que mentale dans laquelle elle a pris le risque de s’aventurer jusqu’à l’expérience de la transverbération, sa plume qui a sans doute fait d’elle la plus grande poétesse baroque m’ont inspirée vers l’écriture d’un personnage du désenchantement perpétuel, à la faculté désirante terroriste, aussi assoiffée que dépressive, cocasse également, scandaleuse par les brèches dubitatives qu’elle ouvre.

La mission de Claus von Stauffenberg, fruit d’une éducation raffinée et polymorphe où devoir et conscience seront perpétuellement interrogés, avec un tiraillement entre tradition aristocratique et modernité, la fracture et l’illumination terrifiante qui s’en suivirent font évidemment de lui un personnage étrangement romantique, figure autant surannée que pathétique, d’un angélisme hautement ambigu, taraudé, ambivalent en toutes choses, propice à se vider l’âme autant que les tripes, comme cela se vérifiera à la scène.

biographie

« Je suis née à Bruges, le 27 août 1952, dans le vieil Hôpital Saint-Jean, d’une mère brugeoise et d’un père gantois. J’ai été baptisée dans la chapelle de l’Hôpital qui, à l’époque, exhibait encore au tout-venant ses Memling… Mon père y a vu les meilleurs présages.

J’ai été instruite de mes 3 à 17 ans au sein d’une rigoureuse institution catholique. J’y ai appris les délices de la désobéissance et la magnificence du langage symbolique, antichambre de la tentation artistique.

Je suis entrée à l’INSAS en jupe plissée d’écolière, j’en suis sortie en jeans.

Je n’ai jamais travaillé dans un vrai théâtre car j’ai eu la chance de m’installer dans des ruines d’une vieille caserne où frotter la matière théâtrale contre la rugosité de murs bien réels. J’en ai conçu une haine viscérale des pendrillons et autres coulisses. L’espace brutal a été mon maître à penser et à écrire.

J’ai eu la chance aussi de rencontrer une scénographe de grand talent, Valérie Jung, qui elle aussi aimait faire chanter la matière. Nous travaillons ensemble depuis plus de 40 ans. Entre nous, peu de mots, mais des gestes.

J’ai eu la chance aussi de pouvoir fédérer autour de moi une famille artistique d’acteurs et d’actrices, d’artistes du plateau. Cette durée, cette fidélité ont fait de nous toutes et tous les protagonistes d’un atelier d’artisans, au sens quasi XVIIème du terme…

Le temps donc est devenu mon plus bel allié, le temps long qu’il faut pour regarder et créer.

Très tôt, j’ai abandonné le travail avec des textes, tout en sachant que ceux-ci m’ont tout appris en me donnant pleine licence, merci à Witkiewicz, merci à Shakespeare.

J’ai travaillé alors en rédigeant des story-boards. Ce furent mes « actes muets ».Puis, la parole est entrée en scène, mais à la manière d’une matière vive, comme de la lumière ou de la couleur. De grandes actrices, de grands acteurs ont pris ces mots pour en faire des peintures.

À présent, nous vieillissons ensemble et le temps qui s’étire entre nous construit depuis une histoire où, sans cesse, il nous faut repartir de la dernière trace.

Le tissage infini du réel et de la fiction crée cette longue, très longue tapisserie philosophique, politique, esthétique et brûlante comme la vie éphémère. »

Martine Wijckaert

distribution et crédits

Avec : Marie Bos et Claude Schmitz
et un chœur d’enfants : Ati Bonnot, Victoria Dauvillée, Noa Dupuis, Timéan Schauder et Ysé Taymans
ainsi qu’un chœur de chérubins
Écriture et mise en scène : Martine Wijckaert
Dramaturgie : Sabine Durand
Assistanat général : Astrid Howard
Répétitrice enfants : Héloïse Jadoul
Scénographie : Valérie Jung
Création lumière : Stéphanie Daniel
Costumes et conception sculpture : Laurence Villerot
Création son et conduite son : Thomas Turine
Direction technique et régie lumière : Jef Philips
Construction : Didier Rodot
Et avec la collaboration de toute l’équipe de la Balsamine
Production : la Balsamine (Bruxelles, Be)
Coproduction : La Coop asbl et Shelter Prod
Soutien : taxshelter.be, ING et Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge

Photo : ©Ichraf Nasri